Cela faisait longtemps…
que Ben Radis et moi avions envie de faire une histoire sérieuse, un truc de grands en noir et blanc. Quelque chose de « grave ». A l’âge qu’on a, il était temps. Sauf qu’embarquer dans Max et Nina, nous ne trouvions jamais le temps de nous y atteler.
Lorsque Glénat a racheté Albin, nous avons profité de cette période de flottement culinaire, où personne ne savait à quelle sauce il serait dégusté, pour réaliser nos rêves avant de reprendre notre série au plus vite.
Ben Radis souhaitait s’éloigner de l’animalier en couleurs, moi de l’humour, et je caressais le secret désir d’écrire un roman. Certes j’ai deux mains, mais un unique cerveau dans lequel plus je touillais, plus tout s’épaississait. Et dommage de mettre entre parenthèses une histoire d’amour (dans le travail s’entend, ne mélangeons pas tout) qui dure depuis trente ans. Enfin, le haricot germa dans la soupe : pourquoi ne pas faire ce livre en mixant roman et B.D ? Je me précipitai donc chez mon Radis préféré pour lui faire part de l’idée. Après un blanc de surprise, il vira d’un coup au rouge du garçon emballé. Les radis poussent vite !
De plus quasi-personne n’avait fait ce genre de livres (on sait maintenant quasi-pourquoi, l’éditeur aussi).
Etre parmi les premiers à goûter et voir si les épices s’accordent. Quelle belle occase!
Restait à trouver l’éditeur. Futuro nous semblait être celui à qui le projet conviendrait le mieux. Eux aussi, ça tombait bien. Et c’est vrai, il n’y avait qu’eux pour se lancer dans ce livre atypique.
Un challenge ? GO !
De toute façon, une centaine de pages avec du texte et des crayonnés, ce n’était pas la mer à boire. Taratata, disait Scarlett avant Nagui dans Autant en Emporte le Vent. Elle avait raison. Le vent nous a emportés, tourmentés, décuplant, tel Jésus les pains, les pages au fil des jours. Compliquant sans relâche le travail que nous nous étions promis de produire rapidement, en grands naïfs que nous sommes. Qui a dit déjà, que les auteurs de B.D étaient de grands enfants ? Passons…
C’est ainsi qu’après deux ans et demi cette sacrée tornade nous a déposés, inertes, sur le rivage. Le mec qui nous a réanimés a trouvé trois cent trente pages à côté de nous.
Heureusement, on avait déjà le titre, sans quoi il aurait fallu un mois de plus. Le mec m’a demandé de quoi ça parlait .Pour une fois j’ai fait bref : «C’est l’histoire d’une fille qui débarque dans un village du sud en plein hiver. On ne sait pas qui elle est ni d’où elle vient. Et puis elle rencontre un gentil garçon. Et puis…et puis non, ce n’est pas tout. Mais c’est tout ce que je dirai. Ah, j’oubliais, il y a aussi les collines rouges ».
Le mec a ajouté :
En vrai, l’idée n’a pas germé au fond d’une marmite.
Un matin, les yeux rivés sur le plafond de ma chambre, loin vers le vide, une pensée m’a assaillie : « J’en ai ras-le-bol. RAS-LE-BOL. Etre seule. Partir .Tout quitter. Oui, bien sûr que oui, je vais partir loin de tout. »
Mais j’ai pris ma plume, sans savoir vers quelles contrées lointaines elle m’emporterait. Elle m’a emportée vers les Collines Rouges, embarquant Ben Radis avec moi. Je suis toujours là.
Lui aussi.
